Dans la file de l'aide alimentaire : "on a aucun pouvoir, sauf celui de demander"
Comment dénouer les nœuds de l’aide alimentaire en intelligence collective ? Récit d’une expérience apprenante avec les associations de l'aide alimentaire de Bordeaux pour soutenir et transformer les pratiques ...
À l'invitation du CCAS de la Ville de Bordeaux, nous avons organisé une expérience apprenante visant à soutenir et transformer l'aide alimentaire. Une journée « en vérité » donc, pour essayer de progresser collectivement sur les problèmes que rencontrent les associations et sur les inégalités politiques existant dans le monde de l'aide alimentaire (comme ailleurs!). Dans l’urgence de la faim, les associations peuvent se sentir impuissantes pour résoudre des problèmes causant de la souffrance à celles et ceux qui bénéficient de leur soutien. En face, les bénéficiaires ont peu de pouvoir et sont peu mobilisés pour rechercher des solutions, alors qu'ils vivent ces problèmes dans leur cœur et dans leur corps.
Récit de la journée :
Avec la complicité de six animateur·trices de la Ville de Bordeaux, Lucile et Jérôme ont proposé une journée s’articulant sur trois temps :
1- Un atelier en non-mixité fondé sur l'empathie et sur l'identification des problèmes (rendue visible par une « silhouette » - cf.photo et mode d'emploi),
2- Un temps en plenière de confrontation des points de vue pour identifier des « noeuds » communs et faire des propositions en alliance.
3- Un temps en mixité et en alliance pour élaborer des propositions qui pourraient faire « effets de levier » pour dé-serrer ou dénouer les « nœuds » identifiés.
Les 50 participant·es dont une douzaine de personnes vivant de l'aide alimentaire ont pris place avec élan et curiosité.
La difficulté de demander de l'aide, la honte parfois, la souffrance de se sentir dépendant ou de devoir en permanence « prouver qu'on est pauvre » a été pointé : « Je ne mérite pas de la nourriture de qualité, que des restes »
« Je me suis retrouvé dans la rue à 76 ans. Demander de l’aide, c’est pas… On nous prend pour une merde. Il faut passer par un travailleur social pour tout, à chaque rendez-vous ».
« Je me retrouvez sans travail, je suis obligé de demander la charité. J’ai pas fait les études pour demander…, j’ai ma dignité. Faut pas nous dénigrer ».
« On a aucun pouvoir sauf celui de demander ».
Le sentiment d’exclusion se renforce lorsque l’aide se fait d’une « main autoritaire » malgré le fait que les bénévoles ont à cœur de bien faire ..
« Ils nous entendent mais n’écoutent pas »
« Après c’est surtout dans la manière de dire les choses. Mais c’est pas pour ça qu’ils ont pas de cœur (…) Quand ils disent 'Dépêchez-vous, il faut avancer !' C’est pas méchant, mais c’est choquant à entendre ».
« Je remercierai jamais assez les bénévoles pour l’accueil ! Aujourd’hui, je fais partie du nom d’association, j’ai le sentiment de faire de nouveau partie de la race humaine ».
La question des discriminations systémiques a été également éclairé. Du côté des bénéficiaires, des pratiques discriminatoires sont rapportés impactant les distributions mais aussi les phases d’accueil et temps informels d’échange.
« Je l’ai vécu. Pleins de truc. Une fois, j’ai été avec un bénévole qui me sert : « Pourquoi vous ne rentrez pas chez vous ? Vous êtes bien ici ? » (…) On nous dénigre car on vient du Maghreb, on croit qu’on veut rien faire ! Moi, j’ai un nom et niveau de diplôme et après des gens me jugent ! »
De l’autre coté, les salarié·es et bénévoles vivent aussi des discriminations. Dans les deux cas, ces discriminations systémiques produisent du renoncement et de l’exclusion.
« Il y a de la discrimination chez les bénéficiaires. Par exemple quand on est blanche on nous fait pas confiance, et les personnes ne vont pas nous croire quand on leur garantit que la nourriture est bien halal… et à l’inverse il y a une maraude de femmes musulmanes et elles subissent de la discrimination pour leur religion, pas pour leur genre (…) On peut avoir de la difficulté à recruter des bénévoles à cause de ça. Et quand on en parle, on voit que… C’est pas simple d’aborder ce sujet en réunion »
Du coté des bénévoles et des profesionnel·les de l’aide alimentaire, on fait aussi le constat du manque de moyens, de la difficulté de trouver ou être bénévole, des conditions pas toujours réunies pour servir au mieux les personnes :
« De plus en plus de personnes vivent en situation de précarité, on n'y arrive plus ».
« Parfois, on a le choix de donner de plus grandes quantités mais à moins de personnes. C'est difficulté de devoir dire non ».
« Il y a un rapport de force dans le don et la redevabilité, c'est gênant pour les gens de devoir remercier ».
Pour finir, huit propositions pour faire levier ont été soumises à un vote de tendance et ont été adoptées :
ACCÈS à l'aide alimentaire
→ Garantir un accès inconditionnel à l'aide alimentaire, sans critères, pour « ne plus avoir à prouver sa pauvreté »
→ Organiser une offre permanence d'aide alimentaire, continue tout au long de l'année, ce qui implique d'avoir plus de bénévoles et de coopération entre les structures de proximité
→ Organiser une offre de livraison à domicile pour les personnes en incapacité de se déplacer
CHOIX des denrées et de son alimentation pour tous
→ Prendre en compte les cultures culinaires et écouter les gens et leurs besoins
→ Faire un plaidoyer pour une vision politique et recevoir de l’argent qui nous sorte de la dépendance à la grande distribution et aux dons
LUTTER CONTRE toutes les DISCRIMINATIONS
→ Avoir un cadre, une charte, de lutte contre les discriminations, un annuaire des associations agissant sur la question
→ Former les bénévoles, des professionnels mais aussi des bénéficiaires ; avoir un référent « lutte contre les discriminations » dans chaque association.
→ Soutenir les victimes de discriminations, faire de la relecture d'actions pour améliorer les pratiques
Nous avons donc entendu des propos forts, de l'émotion, de la reconnaissance mutuelle. Des envies de changement et des propositions pour continuer à agir pour transformer l'aide alimentaire à Bordeaux ont été exprimées. Un droit effectif à une alimentation choisie et de qualité pour toutes et tous est bien un horizon commun ! Si ces propositions pouvaient être menées conjointement par les associations et leurs bénéficiaires, on aurait rempli tous nos objectifs...