La poésie comme principe d'organisation
Sixième extrait choisi de Taz : Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les écoliers vont bientôt apprendre les œuvres de Walt Whitman.
" Avant la "fermeture de la carte du monde”, une grande énergie anti-autoritaire a été investie dans des communes "sécessionnistes" comme celle des Modern Times, les diverses Phalanstères et ainsi de suite. Il est intéressant de noter que certaines d'entre elles n'étaient pas destinées à durer "pour toujours", mais seulement tant que le projet s'avèrerait satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces expérimentations furent des "échecs", et donc nous en savons peu sur elles.
Quand il devint impossible de s'échapper au-delà de la frontière, l'ère des Communes urbaines révolutionnaires commença en Europe. Les Communes de Paris, Lyon et Marseille ne survécurent pas assez longtemps pour assumer les caractéristiques de la permanence, et on se demande si elles n’en eurent jamais l'intention. De notre point de vue, l'élément clé de fascination est l'esprit de ces Communes. Durant et après cette période, les anarchistes adoptèrent la pratique du nomadisme révolutionnaire, passant de soulèvement en soulèvement, veillant à garder vivante en eux l'intensité spirituelle expérimentée au moment de l'insurrection. En fait, certains anarchistes en vinrent à voir cette activité comme une fin en soi, une manière de toujours occuper une zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au milieu ou dans le sillage d'une guerre ou d'une révolution. Ils déclarèrent qu'ils seraient les premiers à se retourner contre toute révolution socialiste réussie. Sauf révolution universelle, ils n'avaient aucune intention de s'arrêter. Ils accueillirent les Soviets libres de la Russie de 1917 avec joie, ça c'était leur objectif. Mais dès que les bolchéviques trahirent la révolution, les anarchistes individualistes furent les premiers à reprendre le sentier de la guerre (...).
En 1919, le Soviet de Munich (ou la République du Conseil), présenta quelques uns des aspects de la TAZ, même si - comme la plupart des révolutions - ses buts avoués n'étaient pas exactement "temporaires". Kurt Eisner, le fondateur martyrisé du Soviet, croyait littéralement que les poètes et la poésie devraient former la base de la révolution. On lança des plans pour dédier une bonne partie de la Bavière à une expérimentation d'économie anarcho-socialiste et de communauté. Landauer élabora des propositions pour un système d'Ecole Libre, et de Théâtre du Peuple. Le soutien au Soviet resta confiné aux travailleurs les plus pauvres, aux banlieues bohémiennes de Munich et à des groupes comme les WanderVogel (le mouvement néo-romantique de la jeunesse), les Juifs radicaux (comme Buber), les Expressionistes et autres marginaux. Dépassé par les Communistes, et finalement assassiné par des soldats, Landauer mérite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Si le Soviet avait duré ne serait ce qu'une année, on pleurerait au souvenir de sa beauté - mais avant même que les premières fleurs de ce Printemps ne soient fanées, le geist et l'âme de la poésie avaient été écrasés. Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les écoliers vont bientôt apprendre les œuvres de Walt Whitman. "