Les gestes positifs de l'incessante révolution quotidienne

Septième extrait choisi de Taz : il y a des alternatives positives qui ont recours à cette énergie de la disparition

" (…) La question anarchiste devrait être : pourquoi se soucier d'affronter un "pouvoir" qui a perdu toute signification et qui devient pure simulation ? De tels affrontements ne produiront que de laids et dangereux spasmes de violence de la part des têtes pleines de merde-en-guise-de-cerveau qui ont hérité des clés de toutes les armureries et toutes les prisons. Tel que je la lis, la disparition semble être une option radicale tout à fait logique pour notre époque, pas du tout un désastre ou une mort du projet radical.

 

Contrairement à l'interprétation nihiliste et morbide, ma théorie entend exploiter la disparition à des fins stratégiques servant l'incessante "révolution quotidienne" : la lutte qui ne peut pas s'arrêter, pas même avec l'ultime échec de la révolution politique ou sociale, parce que rien, hormis la fin du monde, ne peut mettre fin à la vie quotidienne, ni à nos aspirations aux bonnes choses, au Merveilleux. Comme le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait déjà fait; donc il ne finit pas. Alors comme disait un des soufis, peu importe le nombre de pintes de vin interdit que nous buvons, nous emmènerons notre soif furieuse dans l'éternité (…) Cependant, il y a des alternatives positives qui ont recours à cette énergie de la disparition. L'école à la maison et l'apprentissage de l'artisanat, comme l'absentéisme scolaire, ont pour résultat d'échapper à la prison de l'école. Le piratage informatique est une autre forme d'éducation.

 

Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout simplement à ne pas voter. "L'apathie" (c.a.d. le sain ennui du Spectacle éculé), écarte la moitié de la nation des urnes; l'anarchie n'a jamais obtenu autant ! (Pas plus qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier Recensement). Là encore, il y a des parallèles positives : le "réseautage" comme alternative à la politique est pratiqué à bien des niveaux de la société, et l'organisation non-hiérarchique a atteint une grande popularité, même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que ça marche (Act Up, Earth First ! ou Les Alcooliques Anonymes).

 

Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme, l'ivresse sur le lieu de travail, le sabotage, et l'inattention pure - mais il peut aussi faire naître de nouveau modes de rébellion : davantage d'auto-emploi, la participation à l'économie "noire" et au "lavoro nero", les magouilles des allocataires du chômage et autre options criminelles, culture d'herbe etc - autant d'activités plus ou moins "invisibles" comparées aux traditionnelles tactiques d'affrontement de la gauche, comme la grève générale.

 

Le refus négatif de la Famille est clairement le divorce, ou autre symptôme de "rupture". L'alternative positive naît de la prise de conscience que la vie peut être plus heureuse sans la famille nucléaire; à partir de là s'épanouissent des centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au groupe d'affinité érotique.

 

Où est le refus de l'Art ? “L'acte négatif” ne réside pas dans le nihilisme stupide de la "Grève de l'Art", ou dans la dégradation d’une peinture célèbre - il se trouve dans l'ennui quasi universel qui gagne tout le monde à la simple mention du mot. En quoi consisterait l'"acte positif" ? Je crois, ou du moins j'aimerais suggérer que la seule solution à la "suppression et à la réalisation" de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je rejetterai fermement la critique qui dit que la TAZ elle même n’est "rien qu’une oeuvre d'art", même si elle en a quelques uns des atours. Je suggère que la TAZ est le seul "temps" et le seul "espace" où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s’agréger et de se manifester (...).

 

En résumé : la disparition n'est pas nécessairement une "catastrophe" - excepté au sens mathématique d'un "soudain changement topologique". Tous les gestes positifs énumérés ici semblent impliquer divers degrés d'invisibilité plutôt que le traditionnel affrontement révolutionnaire. La "Nouvelle Gauche" n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir dans les infos du soir. A l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias, ou les subvertira de l'intérieur - ou alors elle ne sera jamais "vue" du tout. La TAZ existe non seulement au delà du Contrôle, mais par delà la définition, au delà de l'acte asservissant de voir et de nommer, par delà la compréhension de l'Etat, par delà l'aptitude de l'Etat à voir. "