L’histoire des Lucioles pour Aequitaz
Le 3 février 2018, AequitaZ organisa avec d’autres organisations Métropop’, l’IRG, le Secours catholique, Démocratie Ouverte, des Rencontres Nationales du Pouvoir d’Agir,
À partir d’une lecture partagée de La disparition des Lucioles de Pier Paolo Pasolini, l’image de Lucioles apparaît dans la réflexion. Cette histoire suscite l’enthousiasme collectif et elle devient le fil conducteur de la construction et de l’animation de cette rencontre nationale qui rassembla environ 100 personnes.
La métaphore des Lucioles de Pier Paolo Pasolini1
En 1941, dans une lettre à un ami, Pasolini écrit :
« La nuit dont je te parle, nous avons dîné à Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pieve del Pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles, qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel. J’ai alors pensé comment l’amitié est belle ».
Alors que le fascisme s'installait en Italie, Pasolini célébrait la beauté et les capacités de résistance du peuple italien.
En 1975, il publie un texte intitulé "La disparition des lucioles" dans lequel il dit :
"Au début des années 1960, à cause de la pollution atmosphérique, et surtout à la campagne, à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles".
Il fait alors un parallèle - et un constat désabusé - entre la disparition de ces petits animaux luminescents et l'incapacité du peuple italien à résister à une dérive liée à la société de consommation et l'impuissance des "dignitaires chrétiens démocrates " à participer à un mouvement qui transforme la société.
La reprise de la métaphore par Didi Huberman2
En 2009, Georges Didi-Huberman, un anthropologue écrit Survivance des lucioles, un livre dans lequel il prolonge la métaphore des lucioles qui, selon lui, « ne métaphorise rien moins que l’humanité par excellence, l’humanité réduite à sa plus simple puissance de nous faire signe dans la nuit ». (p. 24).
Mais quand Didi-Huberman reprend Pasolini, il en inverse les conclusions et s’empare du concept de Survivance qu’il emprunte à un historien d’art, Aby Warburg. Il identifie un lieu au-dessus de Rome, la colline du Pincio, où il y avait des lucioles dix ans après la mort de Pasolini (mais qui n'existent plus désormais) .
Il défend qu'il existe encore des survivances. Et les survivances ne peuvent pas mourir.
"Les lucioles n’ont disparu qu’à la vue de ceux qui ne sont plus à la bonne place pour les voir émettre leurs signaux lumineux.
Il y a tout lieu d’être pessimiste, mais il est d’autant plus nécessaire d’ouvrir les yeux dans la nuit, de se déplacer sans relâche, de se remettre en quête des lucioles.
Une chose est de désigner la machine totalitaire, une autre de lui accorder si vite une victoire définitive et sans partage. Le monde est-il aussi totalement asservi que l’ont rêvé – que le projettent, le programment et veulent nous l’imposer – nos actuels « conseillers perfides » ? Le postuler, c’est justement donner créance à ce que leur machine veut nous faire croire. C’est ne voir que la nuit noire où l’aveuglante lumière des projecteurs. C’est agir en vaincus : c’est être convaincus que la machine accomplit son travail sans reste ni résistance. C’est ne voir que du tout. C’est donc ne pas voir l’espace, fût-il interstitiel, intermittent, nomade, improbablement situé, des ouvertures, des possibles, des lueurs, des malgré tout".
« Les lucioles ont disparu dans l’aveuglante clarté des féroces projecteurs : projecteurs des miradors, des shows politiques, des stades de football, des plateaux de télévision ».
Pourtant, ces lucioles, qui ne « métaphorisent [chez Pasolini] rien d’autre que l’humanité par excellence », n’ont pas toutes disparu. « Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons, pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d’humanités, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur – devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. »
Ce que nous aimons dans la métaphore des Lucioles
Au cours de cette journée du 3 février, nous avons proposé de nous réunir autour des nuits que nous traversons, les enjeux sombres de notre société, de nos quotidiens, de nos organisations : les discriminations, les migrations, la démocratie, l’emploi, l’écologie…
Nous avons ensuite explorer les Lucioles que nous étions, notre capacité à briller dans ces nuits : les actions, les ressources, les expériences que nous avions.
Plusieurs mois après cette rencontre, nous sommes venus revisiter cette image.
On partage alors le sentiment de ne pas s’être promené suffisamment dans l’image, qu’il en reste des dimensions inexplorées…comme par exemple
• La diversité des Lucioles car il en existe plus de 2000 espèces dans le monde, car les femelles éclairent plus que les mâles, car même les œufs et les larves ont la capacité d’éclairer
• Le rapport à l’écologie et la protection de notre environnement car la lumière des villes, les éclairages artificiels sont la cause de leur disparition progressive, tout comme les insecticides. On retrouve donc les lucioles dans des lieux « purs » : points d’eaux non pollués et espaces non cultivés, loin de villes.
• La capacité des Lucioles à élaborer des stratégies collectives car certaines espèces savent clignoter en groupe, de manière synchrone.
• L’espoir qu’elles peuvent incarner car les Lucioles ont été déclarées « trésor culturel » au Japon, c’est à dire un bien culturel important d'une valeur exceptionnelle et de portée universelle
L’histoire des Lucioles et d’AequitaZ aura sans aucun doute une suite..
1 Pier Paolo Pasolini, « Le vide du pouvoir en Italie », Corriere della Serra, 1er février 1975
2 Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Minuit, 2009