Telle personne et telle personne mangent dans le même plat
Rencontrez Jackie qui galère pour manger, mais aussi un bénévole, un jeune homme en colère, une cuisinière rusée et malicieuse ...
Il était une fois, au-delà de la montagne, en des temps anciens, Jackie, une personne parmi des milliers d'entre elles qui voulait manger mieux. Elle avait souvent faim – ou vivait avec la peur ancrée dans son ventre de manquer – et déplorait, comme nombre de ses concitoyen·nes, de ne pouvoir faire des courses dans les commerces qui présentaient alors un large choix. En ce temps-là, on ne manquait pas, mais quand certain·es se serraient la ceinture, d'autres se gavaient...
Dans sa quête de nourriture, Jackie était amenée à côtoyer Ben, le bénévole, qui s'était donné comme mission de secourir les nécessiteux. Elle n'aimait pas ce mot, et n'aimait pas la façon dont Ben lui parlait. Malgré ses bonnes intentions, il la prenait du haut de sa pitié avant de lui donner à manger. Et en plus, il fallait dire merci !
Jackie aimait mieux aller voir la boulangère, qui si elle n'avait ni vocation ni toujours du pain en trop, avait une conversation avec elle d'égale à égale. Elles parlaient ensemble du temps qu'il faisait, des rigueurs de l'hiver, du carnaval et de la pêche dans les rivières.... Bref, de ce qui fait la vie.
Un jour, Jackie rencontra, alors qu'elle sortait de la distribution alimentaire, Rudy, un jeune homme très en colère, qui lui dit à peu de chose près ceci :
– Il est inacceptable que le pain soit, entre nous, si mal réparti ! Alors qu'au château, ils se gavent, vous, ici, vous ne vous contentez que des miettes... Il faut faire quelque chose... Suis-moi, nous allons ensemble et de ce pas au château !
Jackie, qui n'avait rien de mieux à faire, suivit Rudy au château. Arrivés au château, Rudy bille en tête, demanda à voir le maire. Jackie, timidement, suivit le jeune homme. Rudy dit au maire quand il les reçut :
– N'avez-vous pas honte, de vous gaver au château et dans les beaux quartiers alors que les pauvres se nourrissent de si peu...
Jackie, derrière Rudy, n'aimait pas être qualifiée de pauvre. Si elle n'avait pas beaucoup d'argent, elle avait pour elle sa dignité et sa pugnacité !
– … N'avez-vous pas honte de soutenir ces commerçants avides qui importent dans nos villes des nourritures produites on ne sait où, et on ne sait comment, et qui viennent concurrencer les produits de nos paysans et paysannes. Prenez, la boulangère, sa farine vient de loin et les olives de ses fougasses aussi. Honte à vous ! Honte à eux !
Jackie n'aimait pas non plus la façon dont Rudy s'attaquait à la boulangère. Alors, prenant du recul, elle laissa Rudy et le maire en tête à tête... Rudy finit par être jeté hors du château et rentra en ville en pestant. Sa colère l'avait emmené si loin qu'il en avait même oublié Jackie et la raison de sa visite...
Pendant ce temps, Jackie, pour partir discrètement, était passée par les cuisines du château. En sortant, elle croisa une vieille cuisinière qui la retint par la manche, et lui dit :
– J'ai entendu ton acolyte vociférer auprès du maire... mais toi, amie, que cherches-tu au juste ? Peut-être que je pourrais t'aider...
On n'avait jamais posé cette question à Jackie, pas comme ça, pas en lui demandant son avis.
– Eh bien, en vérité, ce que je cherche au juste c'est …
… du pain
… de quoi nourrir mon ventre avec appétit,
… rester en bonne santé
… ne plus être soumise ni à la volonté d'un autre
… ni à la peur du lendemain. Ni plus, ni moins !
– J'ai une idée, lui répondit la cuisinière, que dirais-tu si nous organisions ensemble un Sagr-a-Yembre[1] ?
– Un quoi ?
– Un repas partagé, quoi ! Littéralement, cette expression signifie telle personne et telle personne mangent dans le même plat. L'idée est toute simple : nous nous retrouvons, un soir, autour d'un même plat pour tous. Qu'en dis-tu ? …
À voix basse, juste pour elle, la cuisinière murmura entre ses dents : Et suite au repas, nous pourrons peut-être régler nos différents !
– … mais, le maire ne sera pas d'accord ! Rétorqua Jackie
– Alors ne lui demandons pas son avis
– … et Rudy ne voudra pas inviter les commerçants, et peut-être pas la boulangère...
– Alors ne lui demandons pas son avis non plus, répéta la cuisinière, un sourire aux lèvres en ajoutant : que ceux qui veulent râler râlent et bienvenus à tous les autres !
Dans les semaines qui suivirent, les gens parlaient tous de ce repas partagé, cet étrange Sagr-a-Yembre que préparait quelques personnes et auquel tout le monde était convié.
Le maire, qui en avait entendu parler, ne s'opposa pas à l'idée, même s'il ne comptait pas s'y rendre.
Rudy râla, et faisait savoir à qui voulait l'entendre que si telle ou telle personne étaient présente, il ne s'y rendrait pas.
L'idée plaisait à Ben, même s'il était un peu inquiet de cette nouveauté qui différait tellement des distributions alimentaires du temple. Mais bon, c'était exceptionnel !
On trouva des tables et des chaises, de la lumière et de la musique, des légumes, des céréales et même des graines. Chacun donnait ce qu'il avait en plus chez lui ou ce qu'il pouvait. Même les commerçants jouèrent le jeu, et la boulangère proposa une fournée de fougasses aux olives pour l'occasion...
Les uns proposaient de faire un couscous, d'autres un ragoût, d'autres encore un curry de légumes... La cuisinière avait pris les choses en main - après tout c'était son idée ! - et n'écoutait ni les uns ni les autres. La viande serait cuite à part, c'était sa seule concession.
Le soir du repas, il y avait un monde fou ! Côte à côte, des personnes plus ou moins fortunées dînaient ensemble. Telle personne et telle personne mangent dans le même plat. Et on se régalait !
Au moment du dessert, la cuisinière fut remerciée par la foule.
Elle se leva et prit la parole :
– Chers convives, merci de votre présence. Je suis profondément heureuse de voir vos sourires légers et vos ventres tendus ! Il y aura d'autres Sagr-a-Yembre... Je dois aussi vous dire que, dans la tradition, on profite du moment pour parler de demain. Car demain, certains auront de nouveau des mets choisis dans les assiettes et d'autres feront la queue devant le temple pour se nourrir...
Ben eut la boule au ventre, et s'apprêtait à quitter la table, quand la cuisinière compléta son propos...
– … et que les bénévoles du temple soient remerciés pour leur générosité, sans laquelle certains d'entre nous mourraient de faim. Mais ça ne va pas... ça ne va pas... Voilà ce que je vous propose, offrons-nous des demains qui chantent !
Que ceux qui veulent proposer un demain-qui-chante se lèvent et s'expriment !
Un grand silence. C'est difficile de prendre la parole face à une telle assemblée !
Prenant son courage à deux mains, Jackie prit la parole :
– Heu... mon demain-qui-chante serait que l'alimentation ne soit plus un privilège. Que ce soit un droit pour chacun de manger, et bien manger, quel que soient les sous que nous avons dans nos poches. Et je pense que si les commerçants, la boulangère, le temple et nous tous ensemble nous y mettons, c'est possible ! Bon, ce ne sera pas forcément pour demain, mais c'est peut-être un après-demain-qui-chante, non ? (Rires dans l'assemblée).
Une femme prit à son tour la parole :
– … Et si, on aidait les paysans à récolter et transformer les légumes qui poussent dans leurs champs, et qu'ils n'arrivent pas à vendre sur le marché ?
Un grand gars, tout au fond, proposa :
– … On devrait ouvrir une cantine, une sorte de mini-Sagr-a-Yembre du midi. Je suis partant pour cuisiner une fois par semaine !
Et on entendit aussi, sans pouvoir discerner qui avait dit cela :
– … Les riches devraient mettre la main à la poche, non ? Aider, sans décider...
Certains baissèrent les yeux, mais la plupart des participants du Sagr-a-Yembre avaient déjà envie de contribuer à ce demain-qui-chante. Ce soir-là, telle et telle personne ont mangé dans le même plat, mais plus encore telle et telle personne ont décidé ensemble que demain serait un jour plus juste et qu'on ferait en sorte que les demains-qui-chantent ne soient pas que dans les contes de fées.
FIN
[1] « A zagl ne-a zagl yaa sag-legr-a yembre » = Telle personne et telle personne mangent dans le même plat. Cette expression moaga, un peuple du Burkina Faso, profondément symbolique, désigne le repas collectif. Plus qu’un simple moment de partage, c’est une pratique culturelle forte, ancrée dans la solidarité. Pour la facilité du conte, nous avons réduit l'expression à Sagr-a-Yembre.