Écouter nos défaites
Laurent Gaudé décrit ici comment la poésie peut être une ressource tactique et les fondements d'un changement du monde
Laurent Gaudé, dans son roman Écoutez nos défaites (Actes Sud, 2016, extrait pp. 51-52), décrit les voyages d'un agent du renseignement français. Assem est fatigué, courageux et mélancolique. Il marche dans les traces du Général Grant, de Hailé Sélassié et de Hannibal. Hannibal Barca, né en 247 avant JC à Carthage et mort en 182 avant J. C’est un général et homme politique, considéré comme l’un des plus grands tacticiens militaires de l’histoire. A la tête d'une armée de 50.000 fantassins, 8000 cavaliers et 37 éléphants de l'Atlas, plus petits que les éléphants indiens et même africains, il a réalisé la plus grande campagne contre l'empire romain.
"Les images, dans leur splendeur, réalisent une très simple et directe communion des âmes" écrivait Gaston Bachelard dans La poétique de la rêverie. Hannibal l'avait compris et s'en servait pour affronter un ennemi plus nombreux et équipé, mais moins rusé et moins mobile.
"Ont-ils vu les éléphants ?" Hannibal pose la question pour la troisième fois et les hommes autour de lui hésitent - oui, ils les ont vus, il était impossible de ne pas les voir, mais ils ne savent pas si cette réponse va déclencher la colère de leur chef ou au contraire le faire sourire. Alors ils gardent le silence et baissent la tête. Puis enfin un cavalier numide se redresse bien droit sur son cheval et dit : "Oui, Hannibal, ils les ont vus."
Hannibal contemple le Rhône derrière lui et les corps qui jonchent le sol. Les premiers morts de l'Empire romain sont là, casques transpercés, mains encore crispées sur leur glaive ou sur leur plaie, le visage défiguré de douleur ou figé dans la stupeur (...).
La première bataille contre les Romains vient d'avoir lieu. Une escarmouche plus qu'une bataille, mais dorénavant Rome ne peut plus ignorer que les Barcides marchent sur elle. La nouvelle va se répandre. Les soldats qui se sont repliés vont raconter ce qu'ils ont vu. Ils parleront de cette armée où se mêlent Ibères, Gaulois et Numides. On les interrogera sur le nombre exact d'hommes de l'armée ennemie, sur la proportion de cavaliers et de fantassins. Et surtout, ils parleront des éléphants...
Hannibal sourit. Les quarante éléphants qu'il amène avec lui vont grossir, devenir des monstres énormes, des bêtes avides de sang. Les récits vont se construire. Ils ne seront plus quarante mais quatre-vingts, cent... Et la peur va naître partout. Oui, ils ont vu les éléphants. Et chaque jour qui passe dorénavant mine un peu plus le moral des Romains. Ils vont avoir peur, de plus en plus. Le temps va les éreinter, ce temps long de la marche. Les Alpes sont encore loin. Il y aura encore d'autres accrochages mais Hannibal n'est pas pressé. Il doit laisser la rumeur le devancer.
Déjà, partout sur son chemin, les peuples l'ont laissé passer, n'osant s'opposer à cette armée jamais vue. Pourquoi l'auraient-ils fait ? Pour être loyaux envers Rome ? Non. Ils ont vu avec Sagonte où menait la loyauté envers Rome. Alors ils ont laissé Hannibal traverser leurs villages, leur territoire, ils les ont même nourris parfois et, devant la longue colonne des quarante éléphants chargés de paquets, d'armes et de boucliers, ils ont prié leurs dieux pour n'avoir jamais à combattre pareilles créatures et se sont dits que peut-être, si ces bêtes étaient aussi redoutables qu'elles le paraissaient, il leur serait donné de voir la chute de Rome".